Vers un yoga décolonial
- Zorybel Garcia
- hace 7 horas
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"Le yoga, ce n'est pas de la paix et de l'amour. Si on continue avec ce discours de ne pas juger, de ne pas s'impliquer, on va continuer à se faire mettre le doigt dans le cul." — Roberto Simões

Le yoga que nous connaissons en Occident a été récupéré par le marché de la consommation. On nous a vendu une version individualiste, hygiéniste et édulcorée, conçue uniquement pour soulager le stress du travail et obliger le corps à "vibrer haut" dans une positivité toxique qui nous anesthésie et nous empêche de remettre la réalité en question. Pourtant, le yoga d'origine n'est pas né pour calmer les corps ni pour nous aider à nous adapter docilement au rythme du capitalisme ; il est né comme une technologie radicale d'insurrection spirituelle et de souveraineté corporelle. Face à cette standardisation de masse qui veut uniformiser les processus de bien-être, il est urgent de reconnaître que le yoga n'est pas une recette universelle ni une pratique rigide. Chaque corps vit une expérience complètement différente, car chaque personne porte sa propre histoire, son anatomie, ses traumatismes et sa mémoire. On ne vient pas sur le tapis pour imiter des modèles extérieurs, des alignements parfaits ou des poses de magazine, mais pour comprendre le but et le mécanisme de chaque technique afin de les adapter avec une vraie autonomie à notre propre réalité matérielle et politique, en défiant toute tentative de contrôle ou d'homogénéisation commerciale.
Cette diversité et cette impureté intrinsèques brisent net le récit officiel des élites occidentales et orientales, qui affirme que le yoga provient de manière pure, linéaire et exclusive des Vedas. Croire qu'il est possible d'enseigner un "Yoga Antique" ou un "Yoga Originel" avec cinq mille ans d'existence ininterrompue est, comme le montre l'histoire, un effort pathologique et un mensonge basé sur des fantasmes spéculatifs. Il n'existe aucun consensus sur sa chronologie ni sur un origine monolithique. Le modèle linéaire que l'orthodoxie brahmanique tente d'imposer par la force est une construction géopolitique et excluante qui repose sur la division des castes, l'une des expressions les plus xénophobes de l'histoire de l'Inde. Le vrai yoga est, en réalité, un modèle de synthèse, un produit de l'hybridation et du choc culturel entre le monde védique et le mouvement contre-culturel Shramana : un réseau d'ascètes errants, de parias et de dissidents indigènes — d'où naissent aussi le bouddhisme et le jaïnisme — qui rejetaient catégoriquement le pouvoir des classes sacerdotales et le système d'oppression sociale. Il n'a jamais existé de forme "pure" ou "authentique" de yoga ; l'obsession de le préserver sous un standard idéalisé n'est rien d'autre qu'une distorsion postmoderne qui sert des intérêts de contrôle et d'abus.
Aujourd'hui, ce discours du "yoga antique et pré-védique" est instrumentalisé de façon perverse par le gouvernement ultra-nationaliste indien de Narendra Modi et son agenda d'extrémisme Hindutva. Sous une façade bienveillante de santé, d'harmonie mentale et de paix, le gouvernement indien a transformé la Journée Internationale du Yoga en une machine de propagande mondiale très sophistiquée et en un outil de blanchiment politique (omwashing). Derrière cette façade d'ahimsā (non-violence), se cache un régime responsable de politiques xénophobes anti-musulmans, de discours de haine et de violences religieuses qui marginalisent 14% de la population indienne, en les privant de leurs droits humains fondamentaux et de leur droit de vote. Des mouvements aux accents fascistes liés au parti au pouvoir, inspirés historiquement par les idéologies nationalistes extrémistes européennes, utilisent la diffusion massive du yoga et la figure de Modi comme un "gourou illuminé" pour masquer un agenda d'État ethno-nationaliste et violent. Participer passivement à ce yoga institutionnalisé et superficiel, promu par des ministères gouvernementaux, c'est être complice d'un réductionnisme dogmatique qui lave l'image d'un pouvoir atroce. Le yoga ne peut être le ravalement de façade d'aucun fascisme.
Face à ce sombre panorama, la récupération du Hatha Yoga devient un acte de résistance somatique. Alors que l'industrie contemporaine du wellness qualifie le Hatha de style doux, passif ou lent pour débutants, sa racine étymologique et son histoire révèlent un caractère combatif : en sanskrit, le mot Hatha signifie force, effort, intensité. Cette technologie corporelle n'est pas née dans les temples des élites, mais entre les VIe et XVe siècles de la main du Tantra, particulièrement de mouvements clandestins et marginaux qui ont défié les dogmes de pureté religieuse et les oppressions de castes. Tandis que les philosophes institutionnels affirmaient que le corps physique était une illusion sale dont il fallait s'échapper par l'esprit abstrait, les yogis tantriques du Hatha ont affirmé que le corps lui-même est le territoire sacré de la libération et notre première ligne de défense. Le Hatha Yoga d'origine est un détournement intense du système corporel et mental qui utilise des postures statiques stimulantes, des bandhas (verrous musculaires) et la canalisation de la respiration pour générer de la chaleur interne, équilibrer le système nerveux et allumer l'énergie primordiale dans la chair. 90% du yoga physique pratiqué aujourd'hui dans le monde est le fils direct de cette dissidence tantrique. La seule origine réelle du yoga n'est pas enterrée dans des manuels sacrés ni dans la propagande d'aucun État : elle se produit ici et maintenant, dans ton propre cœur. C'est l'expérience intime d'un être qui refuse d'être un sujet docile et soumis face aux gourous du marché ou aux tyrans de la politique ; c'est le corps qui utilise l'effort conscient pour reprendre le contrôle de soi et, dans une profonde expiration, récupère sa totale souveraineté.
Bibliographie et inspirations
Uribe Martínez, Matías. Le rizome du yoga (El rizoma del yoga).
Barkataki, Susanna. How to Decolonize Your Yoga Practice. Disponible sur : susannabarkataki.com



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